Que peut le monde du travail pour sauver le climat ?

Alors qu’une « vague verte historique » a déferlé sur les grandes villes françaises et que la Convention Citoyenne pour le Climat a rendu ses recommandations pour baisser les émissions de gaz à effet de serre, nous entrons dans une crise économique qui s’annonce douloureuse.

Pour y répondre, des plans de relance de l’économie se dessinent à coup de centaines de milliards d’euros, et nombreux sont ceux qui rêvent d’une « relance verte » ou d’une « écologie humaniste » soutenue par des solutions technologiques (voitures électriques, avion zéro carbone, voire même géo-ingénierie ou fusion nucléaire). Certains groupes pétroliers commencent à investir dans les énergies soit-disant propres tandis que l’univers des startups se dote de fonds d’investissements spéciaux décarbonisation.

Alors, le monde du travail (1) pourrait-il sauver le climat ? Ou bien fait-il partie du problème ?

(1) Nous parlons ici du travail marchand comptabilisé dans le PIB (et non pas du service public ou du travail non marchand).


Le rêve d’une croissance verte est tentant. L’idée serait de concilier le meilleur des deux mondes pour construire un avenir radieux : une croissance économique synonyme de prospérité partagée pour tous les humains, conjuguée à un monde respirable et vivable pour tous les vivants. Qui pourrait être contre un tel avenir ?

Malheureusement, ce récit de la croissance verte va à l’encontre de l’une des plus vieilles lois de la physique, celle de la conservation de l’énergie. L’économie est une activité humaine qui utilise de l’énergie, et il existe donc tout naturellement un couplage fort entre l’énergie consommée et le PIB.

Autrement dit : plus on produit, plus on consomme de l’énergie. On pourrait aussi dire : plus on travaille, plus on pollue.

Et les énergies renouvelables ? Il ne faut pas se leurrer là non plus : elles ne suffiront pas à égaler nos capacités de production actuelles. Notre univers énergétique est en train de se contracter, et avec lui notre croissance, tout comme nos modes de vie.


En bleu : évolution mondiale du PIB comparée. En vert, évolution de l’énergie consommée dans le monde. Source.

Faire partie du problème…

Il est indéniable que nous aurons besoin de travailler pour réussir à atteindre les objectifs de réduction de 40% des gaz à effet de serre en 2030 (ça ne va pas se faire tout seul !) — il est donc important de mettre en place des solutions concrètes pour assurer cet atterrissage en douceur vers un monde moins carboné.

Cependant, il est aussi indéniable que dans son ensemble, le système travail dont le moteur est la croissance économique, fait aujourd’hui partie du problème plus que de la solution.

Le mythe d’une croissance infinie dans un monde fini n’a jamais eu de sens, si ce n’est celui de continuer à faire tourner un système qui profite surtout à un faible nombre d’entre nous. Dans un rapport d’Oxfam publiée en 2018, on apprenait que 50% de la population mondiale n’avait pas profité de la croissance mondiale, alors que les 1% les plus riches en avaient capté 82%. 

Comme le note l’auteur Jean-Marc Gancille, « La destruction du monde profite avant tout à une élite qui en fait subir les conséquences au reste de la société, les pauvres en première ligne ».

Cependant, pour le sociologue Bruno Latour, ce ne sont pas les anciens clivages entre « prolétaires » et « patrons » qui sont aujourd’hui à l’oeuvre, mais de nouveaux combats autour de ce qu’il appelle le surplus de subsistance :

Il ne s’agit plus de conquête pour mettre la main sur la plus-value, mais de conquête non moins révolutionnaire pour mettre la main sur le surplus de subsistance capté jusqu’ici par ceux qui occupent la Terre et stérilisent les conditions d’engendrement que les autres s’efforcent de sauver.

Bruno Latour, Le surplus de subsistance

De ce point de vue, le monde du travail — travailleurs en première lignes — sont à la fois tragiquement les bourreaux et les victimes.

Alors, que peut le monde du travail pour sauver le climat ?

Peut-être peut-il commencer par regarder le problème avec humilité et lucidité, et réaliser qu’il est cette machinerie qui permet l’extraction de ce surplus de subsistance. Peut-être doit-il savoir se mettre en retrait, arrêter de se complaire dans le fait que son action puisse être « verte » et se rendre compte que le greenwashing ne fait plus illusion.

Attention cependant, car la ligne est fine entre la culpabilité et la responsabilité. Cette prise de conscience du monde du travail marchand semble nécessaire non pas pour se culpabiliser, mais justement pour commencer à se mettre en action. Nous en sommes tous là. Que cette action soit individuelle, collective, politique, économique, qu’elle donne lieu à des actions internes à l’entreprise ou bien externes, la base de toutes ces actions est la prise de conscience.

Pour continuer d’explorer le sujet 

⛽️ Pour comprendre la contraction énergétique, voir les démonstrations implacables de Jean Marc Jancovici : L’énergie, de quoi s’agit-il exactement ?

🌍 Pour regarder les faits avec lucidité sur l’évolution du climat : Ne plus se mentir, de Jean Marc Gancille.

✊ Pour comprendre le sujet de la lutte pour le surplus de subsistance, et le rôle de l’Etat là dedans : Le surplus de subsistance, de Bruno Latour.

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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